Mon Plukami par Paul Couturiau


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Le 1er février 2021, tu as tiré ta révérence. Seul, en compagnie de ton vieux chat, Indy. Pour moi, plus rien ne sera jamais comme avant. J’ai la sensation qu’on m’a amputé d’une part de moi. C’est douloureux. Nous deux, c’est une histoire qui remonte loin. 65 ans d’amitié. On avait deux ans, quand nos mères ont eu la bonne idée de nous emmener jouer dans ce petit parc au bout de la chaussée d’Anvers, juste à l’entrée du pont de Laeken. Que de fois l’a-t-on entendu cette anecdote ! Et même si nous n’en conservions aucun souvenir conscient, nous aimions la répéter et la faire vivre, car elle faisait partie de notre histoire ; elle en était le point de départ mythique.

Tu savais tout de moi. Je savais tout de toi. Nous avions créé le terme Plukami, car ‘ami’ n’était pas suffisant pour désigner ce qui nous unissait. Tous mes proches, et même les moins proches, ont entendu parler de toi. Comme tous tes proches ont entendu parler de moi. Nous étions indissociables. Même quand j’habitais au Vietnam et toi à Bruxelles. La distance créait un manque, mais elle n’altérait pas la force du lien. Rien ne l’aurait pu. Rien ne l’a jamais pu.

Nous nous connaissions si bien.

Tu m’as dit, un jour, que tu m’admirais parce que j’avais concrétisé mon rêve. Depuis tout petit, tu m’entendais dire que je voulais devenir écrivain et tu m’as vu le devenir. Ça te rendait fier de moi. Tu me demandais parfois s’il m’arrivait d’avoir l’angoisse de la page blanche. Je te disais que je ne l’avais jamais connue. Ce n’était pas de l’esbroufe, juste la vérité. Un stylo à la main et un carnet sous les doigts, je suis à ma place ; c’est aussi simple que ça. Comme toi, dans une salle de classes, au milieu de tes élèves, tu étais à ta place ; c’était aussi simple que ça.

Ton outil à toi, ce n’était pas l’écrit mais la parole. Tu étais un merveilleux conteur. Si tu captivais ton auditoire – de 7 à 77 ans et plus – c’est parce que tu lui transmettais un trésor, le trésor caché au fond de toi : l’amour.

Paul Couturiau
Mon Plukami

Comme j’étais fier de toi ! Ce que je faisais – écrire des histoires – tu aurais été capable de le faire. Tu ne le faisais pas, parce que tu avais besoin du partage immédiat. Ton outil à toi, ce n’était pas l’écrit mais la parole. Tu étais un merveilleux conteur. Si tu captivais ton auditoire – de 7 à 77 ans et plus – c’est parce que tu lui transmettais un trésor, le trésor caché au fond de toi : l’amour. Tu me rirais au nez si tu lisais ces mots, tu étais trop pudique pour l’admettre. Pourtant…

En dépit de ton (parfois) mauvais caractère, de ta mauvaise foi assumée, de ta misanthropie affichée, tu étais un cœur sur pattes. Mais comme tout être hypersensible, il valait mieux ne pas s’en prendre à ceux que tu aimais, car là, tu savais te montrer impitoyable. Seulement tes coups, tu les assénais à l’aide de mots ; des mots choisis avec art et qui frappaient juste au défaut de la cuirasse. En privé, les victimes de tes saillies étaient souvent les parents de tes élèves. Les enfants, tu leur passais… pas tout, non, mais beaucoup ; les adultes, tu ne leur passais rien. Pour tes élèves, tu étais plus qu’un instituteur, un protecteur, un guide, un père. Dieu ! que tu dois leur manquer ! Tous ceux qui ont trouvé en toi ce qu’ils ne trouvaient pas ailleurs. Un amour inconditionnel. Malgré leurs défauts, parfois leurs handicaps… « malgré » n’est pas le mot qui convient. « Avec » serait plus juste.

Moi, je t’admirais parce que j’aurais été incapable d’un tel sacerdoce. Je n’aurais pas eu cette patience qui chez toi était naturelle. Le jour où tu m’as annoncé que tu avais décidé de t’orienter vers l’enseignement spécialisé, je t’ai admiré plus encore. On t’avait prédit que tu ne tiendrais pas plus de trois ans. Trente ans plus tard, tu avais toujours la même flamme. Inaltérée. Inaltérable. Quand l’heure de la retraite a sonné, tu as choisi de jouer les prolongations pour ne pas « abandonner » tes élèves au milieu du gué.

Quand tu as pris ta retraite, mon cœur s’est serré car j’ai su que ton chemin touchait à sa fin. Je t’ai suggéré de donner des cours particuliers, mais tu avais besoin d’une classe, d’une école avec ses tableaux, sa cour de récréation… ses ouvertures. Enseigner à domicile, non. Tu ne pouvais pas offrir un lieu clos, un lieu confiné à « tes » enfants. Ce que tu voulais pour eux, c’était le monde. Le monde géographique mais plus encore le monde de l’art, de la culture, de l’histoire… de la tolérance. Toi pour qui les différences étaient sources d’enrichissement et pas de conflits.

Je t’admire, mon ami… je t’aime car tu as passé ta vie à planter des graines qui ont germé dans le cœur de tes élèves, souvent de tes collègues, parfois de tes élèves devenus collègues ; à ton échelle, tel le colibri, tu as œuvré à un monde meilleur.

C’est pour ça que tu me manqueras toujours. C’est pour ça aussi que tu ne me manqueras jamais, car tu as été, tu es et tu resteras une part de moi. Oui, mon Plukami, tu es, tu seras toujours vivant.

Translation from the French by Mara Ahmed:

My More-Than-Friend by Paul Couturiau

On February 1st, 2021, you bowed out. Alone, with your old cat, Indy. For me, nothing will ever be the same. It feels like a part of me has been amputated. It’s painful. The two of us, it’s a story that goes back a long time. 65 years of friendship. We were two years old when our mothers had the great idea to take us to this little park at the end of the Chaussée d’Anvers, near the entrance to Laeken Bridge. How many times did we heard this anecdote! And even though we had no conscious memories of it, we loved to tell the story and bring it to life, because it was part of our history – its mythical beginnings.

You knew everything about me. I knew everything about you. We had coined the term Plukami (More-Than-Friend) because ‘friend’ was not enough to describe what united us. All my friends and relatives, even those not so close to me, have heard of you. All your relatives have heard of me. We were inseparable. Even when I lived in Vietnam and you in Brussels. The distance created an absence, yes, but it did not alter the strength of our bond. Nothing could. Nothing ever did.

We knew each other so well.

You once told me you admired me because I had made my dream come true. Ever since I was little, I wanted to become a writer and you saw me become one. It made you proud. You would sometimes ask me if I experienced writer’s block. I told you I never did. It wasn’t a brag, just the truth. With a pen in my hand and a notebook under my fingers, I am in my place; it’s that simple. Like you, in a classroom, among your students, you were in your place; it was that simple.

How proud I was of you! What I was doing – writing stories – you could do as well. You chose not to because you needed to share at once. Your tool was not the written word, it was the spoken word. You were a wonderful storyteller. If you captivated your audience – ages 7 to 77 and over – it’s because you knew how to share a treasure, a treasure hidden deep inside of you: love. You would laugh at me if you read these words, you were too modest to admit it. However…

In spite of your (sometimes) bad character, your assumed bad faith, your display of misanthropy, you were all heart. As with any hypersensitive person, it was best not to pick on those you loved, because there you could be ruthless. Except that your punches, you dealt them with the help of words; words chosen with skill which struck the proverbial Achilles heel. In private, the victims of your witticisms were often your students’ parents. Children, you spared them … not all, but most; adults, you didn’t let off the hook. For your students, you were more than a teacher, you were a protector, a guide, a father. God, how they must miss you! All those who found in you what they couldn’t find elsewhere. Unconditional love. Despite their faults, sometimes their disabilities… “despite” is not the right word. “With” would be more accurate.

I admired you because I am incapable of such sainthood. I wouldn’t have the patience. The day you told me you had decided to commit to special education, I admired you even more. You were told you wouldn’t last more than three years. Thirty years later, you still had the same passion. Unaltered. Unalterable. When the time came for you to retire, you delayed as much as possible so as not to “abandon” your students in midstream.

When you finally retired, my heart sank as I knew your path was drawing to a close. I suggested you give private lessons, but you needed a class, a school with its blackboards, its playground… its openness. Home schooling, no. You could not offer a closed space, a confined space to “your” children. What you wanted for them was the world. The geographic world, but even more the world of art, culture, history… of tolerance. You for whom difference was a source of enrichment, not conflict.

I admire you, my friend… I love you because you spent your life planting seeds that have germinated in the hearts of your students, often your colleagues, sometimes your students who became your colleagues; balancing yourself on your ladder, like a hummingbird, you worked hard to make the world a better place.

That’s why I will always miss you. This is also why I will never miss you, because you have been, you are and you will continue to be a part of me. Yes, my Plukami, you are and you will forever remain alive.

Jean-Claude Maurer (second from right) with Parc Schuman faculty, Brussels, Belgium, 1980s.

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Te rendre hommage (encore une idée qui te mettrait mal à l’aise) sans faire entendre la voix de tes collègues et de tes élèves serait incomplet. Injuste. Écoute…

DAMIENNE VANSLAMBROUCK (ancienne collègue de JC)

Il se lève, toujours ce mal au dos. Qu’importe. Aujourd’hui, c’est la rentrée… Il ressort son vieux cartable usé. Dedans, pas de journal de classe. Jamais eu besoin de cette paperasse ! Tout dans la tête. Tout dans le cœur. Il arrive à l’école, salue quelques collègues et attend les enfants. Enfin, ils arrivent ; son sourire, aussi. Ses yeux brillent. Aujourd’hui, c’est la rentrée. Il a tant à leur dire. Il a tant à leur raconter. Mais d’abord, il va les écouter. Ils vont être surpris, choyés, déconcertés, valorisés, bousculés, rassurés et émerveillés. Il va être leur instit, leur frère, leur nounours, leur père, leur confident et leur ami. Aujourd’hui, c’est la rentrée. Depuis plus de quarante ans, il vient parmi ces petits bouts d’hommes pour devenir leur phare, leur étoile ; toute une galaxie de compréhension, de stimulation et d’attraction. À la fin de cette journée, ses yeux brillent un peu plus. Seule, la petite Mara s’inquiète. Il la rassure, la voix un peu plus rauque que d’habitude. Aujourd’hui, c’était la rentrée. Sa dernière rentrée des classes…

NADINE CARLI (ancienne élève de JC)

21 mars 2021… c’est mon anniversaire.

J’espère un message, le message… Il ne me l’enverra pas. C’est la première fois en 45 ans.
Ce rendez-vous printanier, Il ne le manquait jamais (même avant l’avènement du G.S.M) et sublimait ma journée par toute sa poésie. Il avait le don de vous rendre unique, de vous faire comprendre que vous comptiez.

21 mars 1976… je suis sagement (hum, hum) assise à mon pupitre.

Mon instituteur de sixième primaire déambule parmi ses élèves. Son large sourire qui émerge des poils hirsutes d’une moustache et d’une barbe mal taillées nous fait oublier cette affreuse cravate en laine, gage de respectabilité, qu’il est contraint de porter.

Il veut, enfin il devrait, nous enseigner le calcul de l’aire des polygones réguliers.

On l’aime beaucoup, alors on fait comme si c’était bien, utile et agréable.  Mais on ne réussit pas à le berner longtemps, notre Monsieur Maurer. Alors, après avoir balancé quelques craies vers les moins assidus d’entre nous, il lâche un tonitruant : « OK, c’est bon ! » Il s’assied sur le coin d’un banc. Ses jambes balancent dans le vide, il n’a pas pied et c’est bête mais ça nous fait toujours sourire.

Ses yeux sont encore plus verts, plus malicieux qu’à l’accoutumée. On retient notre respiration, on sait que là, ben ça va être génial ! Il s’élance. Comme chaque fois, pas de grande démonstration, pas de théâtralisation. Juste un murmure, la simplicité des mots qui s’assemblent et subjuguent…ceux de Prévert, Vian, Carême, Aragon, Hugo, Valéry, Cocteau, Éluard. Le temps est suspendu. Je savoure. Je n’oublierai jamais.

Aujourd’hui, c’est moi qui déambule entre mes élèves.  Comme il l’a toujours fait, moi aussi je m’attache à trouver un moment pour chacun, me voulant rassurante, respectueuse, positive. Ils adorent déjà jouer avec les mots, les faire vivre. Pourquoi l’enseignement ? A votre avis ?

Je me demande souvent ce que J.C. penserait, dirait, ferait. Ça marche. Il a souvent raison.

MARC LEGRAND (ancien collègue de JC)

Comme homme, j’adorais son sens de l’humour, quelquefois noir – celui que je préfère – pour pirouetter le côté parfois sordide de certains événements. Son humour surréaliste, parfois teinté de mauvaise foi toujours assumée avec un petit sourire en coin pour les initiés, contrastait avec son analyse objective et sans concessions de l’actualité politique, sociale ou “terre à terre” : ce qui déconcertait ou agaçait certains “non-initiés” à sa personnalité complexe. Comme enseignant, il s’occupait en priorité, après analyse comportementale de chaque nouvel élève, de tout mettre en œuvre pour prioriser la remise en « confiance en soi » de CHACUN, sans exception. Il aimait enseigner, il aimait ses élèves… qui le lui rendaient bien. Il adaptait ses méthodes pédagogiques à chaque enfant. Il installait le doute méthodique qui engendre la certitude de ne plus se tromper. Il leur a surtout appris à apprendre, clé importante de toute réussite. Il avait un savoir encyclopédique qu’il ne cherchait jamais à étaler, c’était un « Mister Wikipédia » avant l’heure. Je garde de lui l’image d’un gentil nounours très intelligent ; si l’intelligence est – comme je le pense – la faculté d’adaptation à toute situation problématique soudaine. Il est toujours vivant.

PASCALE LORETTE (ancienne élève de JC)

Monsieur Maurer, ce nom est devenu mythique dans ma famille. J’en ai tellement parlé que mes enfants ont toujours eu l’ impression de le connaître. Cet instituteur qui m’a tant appris mais surtout qui m’a tant donné en me révèlant des choses que je ne soupçonnais pas, sur le monde et sur moi-même, en me faisant découvrir l’histoire, la mythologie, la littérature, la poésie, la musique, le cinéma. Hugo, Saint-Exupery, Homère, Vigny, Prévert et bien d’autres furent nos compagnons d’étude. Et toujours ce rire, cet humour présent chaque jour.

Aller en classe, chez Monsieur Maurer, ce furent deux années mémorables, remplies de joie sous une bienveillance constante. J’ai connu beaucoup de difficultés pour quitter ce cocon de fin de primaire. Pour aller en secondaire. Combien d’enfants ont ressenti ce manque, comme moi. Combien sont retournés sur place, dans cette classe tant aimée, où nous étions toujours si bien accueillis.

J’aurais encore tant de choses à dire. Mais, ce serait si long. Alors, je voudrais lui dire, ici, merci. Merci pour tous ces jours merveilleux, pour cette découverte du monde, pour tous ces jours de classe où je me sentais si bien. Où je pouvais être simplement moi. Merci pour tout et à bientôt, je suis certaine qu’on se retrouvera.

MARA AHMED (former student)

Cher Monsieur Maurer, it will be a while before I can fully express everything I want to say, but you left an indelible impression on my life. You believed in me more than any other teacher. You made me feel like I was destined to do important things. Nothing could have meant more to me at that age, in 6th grade. It opened up the world to me, made it accessible, in spite of the racism that would crop up once in a while both inside and outside our school. I never got those othering vibes from you.

I am glad I got to meet you once, as an adult, on a visit to Brussels. What a moment that was – stepping into a classroom at Parc Schuman, the way it used to be, you coming out of the class, recognizing me and hugging me with immense emotion. You once told my mother that everything is possible for me. I lived by those words. When I left Parc Schuman for Lycee Emile Jacqmain, I came to say goodbye. As I left the school, I can still see you leaning against the door frame, saying matter-of-factly: “Ne change pas.”

After we reconnected on Facebook, I didn’t always agree with your politics. The othering that I had never felt in person, came through indirectly in the posts. Yet what you meant to me growing up is unequivocal. Relationships can be complicated that way. It’s hard to believe you are no longer here. So much of what you taught us remains close. It is a part of me.

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Comments (1)

  1. Mon Plukami par Paul Couturiau – maraahmed.com

    on feb 1st this year, my favorite teacher left this world unexpectedly. i was heartbroken. the force of my reaction surprised me. there is so much more to us than meets the eye, even our own internal eye.

    there are 30 trillion cells in the human body. there are multiplicities, temporalities, and mysteries buried inside of us. there is memory in each cell. we might not remember what someone means to us, until the body reminds us, by reviving thoughts and emotions – the messy, gelatinous stuff we’re made of.

    this is a beautiful tribute to our monsieur maurer written by his best friend of 65 years, the wonderful belgian writer paul couturiau.

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